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25.03.2026 à 15:28

Encourager la marche, un gain qui se compte en milliards pour la société française

Mathieu Chassignet, Ingénieur transports et mobilité, Ademe (Agence de la transition écologique)
Encourager les trajets à pied apporte à la société de nombreux bénéfices, qu’une étude récente de l’Ademe a quantifiés en euros.
Texte intégral (1938 mots)

Santé, espace gagné sur les infrastructures routières, autonomie des enfants, économies de voirie… les territoires qui mettent en place des politiques publiques en faveur de la marche en perçoivent des bénéfices socio-économiques plus larges que ceux pensés à première vue. Dans une étude, l’Agence de la transition écologique, Ademe, les a évaluées : les résultats sont édifiants.


Il n’y a pas beaucoup de risque à avancer que la marche est vertueuse. En matière de santé physique et psychologique notamment, toutes les personnes en mesure de marcher en ont fait l’expérience. D’innombrables études étayent ces bienfaits.

Mais sommes-nous conscients, au-delà de cette échelle individuelle, des retentissements bien plus larges que les trajets à pied ont sur la société ? C’est pour répondre à cette question et tenter de quantifier ces bénéfices que l’Agence de la transition écologique (Ademe) a mené une vaste étude. Celle-ci est appuyée sur un important corpus de 130 sources bibliographiques et un comité scientifique constitué de chercheurs, d’associations et de membres de l’administration.

Ce travail avait deux grands objectifs :

  • d’une part, réévaluer l’ampleur de nos trajets à pied, qui sont en réalité minorés dans les statistiques de par la façon dont ils sont comptabilisés. Les Français marchent en moyenne 1,2 heure (ou soixante-douze minutes) et 3,5 kilomètres par jour.

  • de l’autre, et c’est tout l’enjeu de cet article, comparer et estimer les bénéfices observés entre des territoires de même type (villes, zones rurales, et périphéries urbaines) selon qu’ils mettent en œuvre ou non des politiques publiques en faveur de la marche.

Ne sont considérés ici que les trajets en extérieur, c’est-à-dire ceux que les politiques publiques sont en mesure d’influencer. Cela peut, par exemple, passer par l’aménagement d’espaces publics plus agréables et plus praticables pour les piétons, y compris les plus vulnérables (enfants, personnes âges ou à mobilité réduite) ou encore par le développement d’activités et de commerces de proximité.


À lire aussi : La marche, premier mode de déplacement en France : ce que disent vraiment les statistiques de mobilité


La démarche, toute scientifique qu’elle soit, ne prétend pas être exempte d’incertitudes ; toutes les dimensions abordées ne sont pas toutes aussi bien documentées. Mais sa conclusion donne un ordre de grandeur impressionnant : les politiques en faveur de la marche font gagner 57 milliards d’euros par an à la société.

Des gains en santé et en productivité

Débutons par le plus intuitif. La marche, c’est avant tout des gains pour la santé. L’étude de l’Ademe valorise à 16,7 milliards d’euros par an de bénéfices pour la société les années de vie gagnées grâce aux politiques favorisant la marche. Elles permettent d’éviter 10 500 décès par an. La marche prévient, en effet, le développement de nombreuses pathologies (maladies cardiovasculaires, diabète, obésité…).

Principaux bénéfices socio-économiques de la marche. Ademe, Fourni par l'auteur

Ces bénéfices sanitaires se traduisent aussi dans les performances au travail. Ainsi, un salarié physiquement actif se montrerait plus concentré (hausse moyenne de sa productivité de 6 à 9 %), plus satisfait au travail (les activités physiques au travail réduiraient le turnover de 25 %) et moins souvent malade (une baisse des absences de 1,5 jour par an en moyenne).

La marche n’est évidemment qu’une partie de l’activité physique réalisée par les salariés et l’étude a estimé que l’effet des politiques en faveur de la marche représentait environ 19,6 milliards d’euros par an gagnés par les employeurs et l’Assurance maladie.

S’ils ne sont pas quantifiés ici, des gains similaires sont observés dans la littérature scientifique sur la meilleure concentration des élèves qui se rendent vers leur établissement scolaire à pied ou à vélo.


À lire aussi : Le vélo, un potentiel inexploité pour améliorer la santé (et le climat)


La marche, moins coûteuse pour la collectivité

Pour une collectivité, d’autres gains tangibles sont observés : l’étude met en évidence le fait que les villes ayant favorisé la marche ont progressivement réduit la place de la voiture. Les trottoirs et les espaces pour les piétons étant moins coûteux au mètre carré que les chaussées, à la fois à construire et à entretenir. Ces villes minimisent alors leurs dépenses de voirie. L’étude chiffre ces économies à 7,5 milliards d’euros par an.

Une meilleure « marchabilité » a des effets également sur l’attractivité de la ville, de ses commerces de proximité, ses marchés et ses cafés de quartier. Ce levier représenterait autour de 870 millions d’euros de retombées économiques par an.

Cela se répercute notamment sur le taux de vacance commerciale, qui s’approche des 5 % dans les villes où plus de 40 % des trajets sont réalisés à pied, alors qu’il dépasse fréquemment les 15 % dans les villes dominées par la voiture.

Or, un euro dépensé dans les commerces de proximité d’un centre-ville génère en moyenne davantage d’emplois et d’activités que s’il l’est dans une zone commerciale périphérique.


À lire aussi : « No parking, no business » en centre-ville : un mythe à déconstruire


Des économies pour les ménages, davantage d’autonomie pour les enfants

À l’échelle des foyers aussi, les retombées sont notables : l’étude estime à 1,9 milliard d’euros par an les économies réalisées par les ménages qui habitent dans une ville où la marche est facilitée. Ce gain tient majoritairement aux économies de carburant des ménages pour leurs propres déplacements.

À cela s’ajoute un deuxième gain, estimé à 2,1 milliards d’euros par an, permis par l’autonomisation des enfants et des personnes qui ne conduisent pas, qui peuvent alors plus aisément se déplacer seuls.

Ceci libère leurs proches de contraintes liées à l’accompagnement et génère un gain de temps et de moindres dépenses de carburant.


À lire aussi : Du car scolaire aux rues piétonnes, repenser le chemin de l’école


Pollution, bruit… le coût des nuisances évitées

Enfin, c’est toute une série d’externalités négatives causées par la place prépondérante de la voiture dans nos villes qui est évitée grâce à la marche.

Les quatre externalités qui ont été monétarisées dans cette étude (diminution des émissions de gaz à effet de serre, de la pollution de l’air, du bruit routier et de la congestion routière) conduisent à une économie nette de 4,8 milliards d’euros par an grâce aux déplacements à pied.

Notons par ailleurs que d’autres externalités négatives liées à l’automobile et donc réduites par la pratique de la marche n’ont pas été incluses ici, comme les économies d’énergie et de matières premières.


À lire aussi : Réduire la vitesse, changer de revêtement… Quelles solutions contre la pollution sonore routière ?


Une marge de progression encore possible

Les bénéfices perçus lorsque l’on encourage la marche sont donc majeurs. Et surtout, ils ont encore une belle marge de progression. Aujourd’hui, les trajets à pied représentent 24 % de nos déplacements et ils sont en augmentation. S’ils atteignent à nouveau 30 % – comme c’était le cas à la fin des années 1980 –, un gain supplémentaire de 35 milliards d’euros par an est possible, estime l’étude.

Pour cela, de nombreux leviers existent :

  • rendre la marche plus sûre et agréable à l’aide d’aménagements (trottoirs continus et accessibles, zones piétonnes étendues, traversées sécurisées, protection des abords des écoles, végétalisation…),

  • rapprocher les lieux de vie et d’activité (commerces, écoles, services publics, transports) pour créer ce que les urbanistes appellent « une mixité fonctionnelle ».

Une proximité qui bénéficiera à la fois à la santé des habitants, à la vitalité économique des territoires et à la réduction des émissions de CO₂ et de polluants. Sur tous ces plans, encourager la marche est donc gagnant-gagnant.

The Conversation

Mathieu Chassignet est membre de Lille Demain et Axe Culture.

25.03.2026 à 15:28

Rétro-innovation : ce que la Lofi Girl doit à la musique d’ascenseur

Albéric Tellier, Professeur Agrégé des Universités en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL
La Lofi Girl, un site d’écoute de musique, révèle la puissance d’une forme méconnue d’innovation : la rétro-innovation. Il s’agit d’explorer et d’adapter des idées du passé.
Texte intégral (2404 mots)

Connaissez-vous la Lofi Girl ? Derrière ce nom se trouve un site de diffusion de musique d’ascenseur, revisitée et rebaptisée « lofi hip-hop », sur lequel se connectent simultanément de 30 000 à 50 000 personnes chaque jour. On trouve ce flux essentiellement sur YouTube avec les images d’une étudiante à son bureau (d’où le nom, Lofi Girl). Idéale pour les personnes en recherche de concentration, cette innovation trouve sa source dans l’histoire de son ancêtre quasi centenaire, la « muzak ». L’occasion de découvrir une forme d’innovation parfois oubliée : la rétro-innovation.


Depuis le 11 mars 2026, le site Arte.tv propose Une histoire de la musique d’ascenseur. De la muzak au streaming. Ce documentaire de David Unger est rigoureux et passionnant. Il relève justement que la musique fonctionnelle, née il y a quasiment un siècle, est désormais omniprésente dans les playlists proposées par les plateformes de streaming, comme Deezer ou Spotify.

Mais si l’on pousse l’analyse encore plus loin, il est possible de mettre au jour un lien entre la musique d’ascenseur et les nouveaux services de diffusion de musique en ligne comme la « Lofi Girl ». Plus généralement, comprendre cette filiation offre une occasion de mettre en exergue les bénéfices d’une forme d’innovation encore trop peu étudiée : la rétro-innovation.

Une musique aseptisée, sans affects

Dès les années 1930, l’américain George Squier a l’intuition qu’il y a un marché pour la diffusion de programmes destinés à être davantage entendus qu’écoutés. Il fonde alors la société Muzak qui propose une musique aseptisée, vidée de toute substance émotionnelle et de finalité artistique : c’est un mélange d’airs classiques bien connus et de morceaux de jazz, agrémentés d’arpèges de violons, de chœurs, et d’un soupçon de swing.

Dans les années 1950-1960, Muzak vit son âge d’or. Études après études, elle promet à ses clients une augmentation de la productivité des ouvriers, une baisse de l’absentéisme, une amélioration de la concentration et du moral des salariés, et même une baisse de leur tension artérielle !


À lire aussi : La nostalgie, un puissant levier du marketing


Succès impressionnant

Son succès est si impressionnant que les maisons de disques lui emboîtent le pas et se lancent dans la production de cette musique que l’on qualifie désormais d’easy listening. Capitol lance la série Background Music, Mercury fait de même avec Music To Live By ainsi que Columbia avec sa collection Music for Gracious Living. On voit alors fleurir des disques thématiques aux pochettes et titres improbables, qui font aujourd’hui sourire, voire dérangent un peu : Music for Dreaming, Music for Barbecue, Music for Lovers Only, Music for Bachelors, Music for Cooking Gas, Music to Strip by

La société Muzak continue à proposer sa musique jusqu’au début du vingtième siècle, mais l’explosion des radios musicales puis l’arrivée du streaming contribueront à son déclin. Déclarée en faillite en 2011, elle est rachetée par Mood Media, une société canadienne spécialisée dans les solutions audiovisuelles pour entreprise. Mais l’idée de proposer de la musique en dissociant les fonctions esthétique et utilitaire n’a pas pour autant disparu. Elle est même à l’origine d’un phénomène récent qui fascine autant qu’il déroute : l’engouement pour la Lofi Girl.

Le phénomène Lofi Girl

Il est possible aujourd’hui d’écouter sur YouTube de la musique diffusée en direct 24 heures sur24 et 7 jours sur 7 sur la chaîne de la Lofi Girl. On y entend des morceaux instrumentaux, aux mélodies simples, aux basses profondes et aux rythmes d’inspiration hip-hop particulièrement lents. Ces airs apaisants, censés faciliter la concentration et la réflexion, sont simplement accompagnés d’une image animée qui semble tout droit sortie d’un film de Miyazaki : une jeune adolescente prend des notes sur un carnet et tourne régulièrement la tête vers son chat qui se prélasse devant la fenêtre.

Imaginée en 2015 par Dimitri Somoguy, un étudiant français alors âgé de 20 ans, cette chaîne a largement profité des confinements successifs imposés par la crise du Covid-19 en permettant à des internautes du monde entier de mieux supporter l’isolement et éviter la procrastination en situation de télétravail. La chaîne compte aujourd’hui plus de 15,5 millions d’abonnés.

Entre 30 000 et 50 000 personnes y sont connectées simultanément et profitent d’un programme modifié chaque jour. Autour du personnage de la Lofi Girl évolue désormais une communauté de fans à laquelle sont proposés des services de dialogue en ligne, de réseau social, des applications pour smartphones, des produits dérivés ou encore des événements à suivre en ligne.

Des partenariats pour monétiser l’audience

Les points communs entre la société Muzak et la création de Dimitri Somoguy sont nombreux. Dans les deux cas, il s’agit de diffuser de la musique en flux continu à des abonnés en mettant en avant certaines propriétés du contenu proposé. La chaîne originale, Lofi Hip Hop Radio, est censée faciliter la réflexion et la relaxation tandis que les suivantes, créées au vu du succès rencontré, proposent des programmes propices à la concentration, au jeu, au rêve, à la bonne humeur, etc.

Lofi Girl, 2023.

Afin de monétiser son audience, Lofi Girl multiplie les partenariats avec plusieurs marques. En 2023, un programme musical conçu pour jouer aux Lego a été développé en collaboration avec la célèbre marque danoise. De même, en mars 2024, une playlist A Very French Journey a été lancée afin de soutenir le lancement de la Renault 5 électrique. Plus largement, le site Lofigirl.com propose désormais des offres de diffusion sous licence pour des magasins, des espaces de divertissement, des agences de publicité, etc.

Une remise au goût du jour inattendue

On le voit, indépendamment de sa réussite incontestable, le projet de Dimitri Somoguy ne doit pas être considéré comme une rupture totalement inédite dans l’histoire de l’industrie musicale, mais plutôt comme une remise au goût du jour d’un concept, la musique fonctionnelle, déjà envisagé près d’un siècle auparavant.

À sa manière, Dimitri Somoguy a démontré la puissance de la rétro-innovation : il est parvenu à introduire de la nouveauté dans un domaine établi et non pas sur le besoin fondamental que d’autres bien avant lui avaient détecté, mais sur la manière de le satisfaire et de l’exploiter d’un point de vue économique.

Un exemple emblématique de rétro-innovation

La rétro-innovation peut être définie comme la réutilisation de pratiques, d’idées ou de technologies anciennes que l’on va adapter à un nouveau contexte. En d’autres termes, elle consiste à proposer sur le marché un procédé, un produit ou un service, qui va être perçu comme nouveau par la population visée, alors qu’il reprend des éléments déjà élaborés dans un passé plus ou moins lointain. Trois types génériques de rétro-innovation peuvent être envisagés :

  • la rétro-innovation « sur la forme », qui consiste à intégrer dans une offre nouvelle des éléments d’apparence ou de design d’une époque révolue ;

  • la rétro-innovation « sur le besoin », qui consiste à satisfaire des attentes nouvelles en utilisant des solutions anciennes tombées dans l’oubli ;

  • la rétro-innovation « sur le format », qui consiste à revisiter une offre ancienne en tirant profit de technologies nouvelles.

La rétro-innovation sur la forme est sans doute la plus facile à envisager et les cas ne manquent pas. Le succès mondial de la limonade Lorina, après réintégration de la bouteille en verre gravé et du bouchon en céramique, ou des réfrigérateurs Smeg au design vintage, offrent de très bons exemples. Elle consiste le plus souvent à tirer profit de l’attrait des consommateurs pour les produits « à l’ancienne » et les formes évocatrices d’une époque souvent idéalisée. Ce marketing de la nostalgie est généralement considéré comme une stratégie particulièrement efficace dans de nombreux secteurs, et l’industrie de la musique ne fait pas exception.

Retrouver des solutions abandonnées

La rétro-innovation sur le besoin cherche à tirer profit de solutions anciennes qui ont été abandonnées non parce qu’elles étaient « mauvaises », mais du fait des évolutions économiques, politiques ou sociétales. Les services de consigne pour les contenants en verre ont disparu à l’arrivée du plastique, alors considéré comme une substance bon marché et pratique. Mais la prise de conscience de ses effets catastrophiques sur l’environnement contribue à un possible retour des consignes, non sous leur forme originale, mais en bénéficiant de l’apport de technologies récentes (applications sur smartphones, QR codes, géolocalisation…).

Enfin, la rétro-innovation sur le format consiste à reprendre des concepts anciens ayant fait leurs preuves, mais tombés dans l’oubli, et de les remettre au goût du jour grâce à des technologies nouvelles. La Lofi Girl possède toutes les caractéristiques d’une rétro-innovation sur le format. Curieusement, ce type de démarche reste peu abordé dans la littérature spécialisée alors que les résultats qu’elle permet d’obtenir sont potentiellement très intéressants.

Recommencer pour innover

Nos recherches montrent que deux voies principales peuvent être explorées. Tout d’abord, l’examen de brevets peut être particulièrement intéressant dans une démarche de rétro-innovation. En effet, de très nombreux brevets ne donnent pas lieu au lancement d’offres nouvelles : le détenteur échoue dans sa tentative d’exploitation économique, des inventions concurrentes ont les faveurs du marché, les consommateurs restent fidèles à des solutions déjà éprouvées, etc.

Examiner des brevets anciens, tombés dans le domaine public, peut ainsi permettre de redécouvrir des inventions ayant échoué, mais qui pourraient avoir une « deuxième chance » dans un nouveau contexte.

Hors frontières, 2020.

Une question de standards

La rétro-innovation peut aussi s’appuyer sur l’analyse des phases de formation des designs dominants typiques des cycles de développement des nouveaux marchés. Rappelons ici qu’un design dominant désigne une configuration qui s’impose de telle sorte que les concurrents œuvrant au sein de la même industrie doivent l’adopter pour survivre et se développer. Par exemple, le marché naissant de la machine à écrire a vu une guerre sans merci entre différents types de claviers avant que le QWERTY ne s’impose.

Il en a été de même dans la musique avec l’affrontement d’Edison, partisan de supports en forme de cylindre, et Emile Berliner, défenseur du format disque qui s’est imposé. Dans ces périodes de « bouillonnement créatif » où le potentiel des nouvelles technologies n’est pas bien connu, où le marché reste à construire et où les usages n’ont pas encore émergé, les entrepreneurs multiplient les initiatives, cherchent à se démarquer, essaient, échouent, recommencent… Les périodes « pré-design » sont à la fois fascinantes à étudier pour les historiens et potentiellement riches d’idées à récupérer pour les innovateurs.

Une ruse de l’histoire ?

Le rêve initial de George Squier était de proposer au grand public de la musique par abonnement, via les lignes électriques domestiques, puis le réseau téléphonique. Opposé à la radio hertzienne qui s’est finalement imposée, il s’est vu dans l’obligation d’exploiter d’autres segments de marché. En proposant ses programmes aux entreprises du monde entier, il a non seulement créé un géant de la musique fonctionnelle, mais aussi permis à une lignée d’innovations de voir le jour et de se déployer sur plus d’un siècle.

Une histoire qui devrait inspirer tous les innovateurs et les inciter à regarder, parfois, dans le rétroviseur.

The Conversation

Albéric Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.03.2026 à 15:28

Comprendre Balzac grâce au jeu de rôle « Donjons et Dragons »

Harsh Trivedi, Teaching Associate French, School of Languages, Arts and Societies., University of Sheffield
La plupart des gens pensent que l’originalité vient d’une liberté sans limites. « Donjons et Dragons » suggère le contraire et permet d’établir un parallèle étonnant avec la façon dont Balzac créait ses personnages.
Texte intégral (2233 mots)
Entre le célèbre jeu de rôle et la méthode de l’auteur de *la Comédie humaine*, des points communs surprenants. Louis-Auguste Bisson/Canva, CC BY-SA

On pourrait croire que l’originalité découle d’une liberté sans limites, mais le célèbre jeu de rôle Donjons et Dragons suggère le contraire. Il propose, à partir d’un petit nombre de facteurs à combiner, de créer des personnages qui semblent infiniment distincts. Un « paladin demi-elfe » est certes un type de personnage immédiatement reconnaissable, mais aucun « paladin demi-elfe » ne ressemble à un autre qu’une fois le jeu commencé. Dans ce jeu, l’identité ne se crée pas en échappant à la structure, mais en la travaillant ; il en va de même pour les personnages conçus par Balzac dans sa Comédie humaine.


Cela peut sembler surprenant de prime abord, mais les lecteurs du XIXᵉ siècle ont découvert un système très similaire à celui du jeu de rôle Donjons et Dragons dans les romans du romancier français Honoré de Balzac. Son vaste projet littéraire, la Comédie humaine (1829-1848), est construit sur un répertoire limité de « types » sociaux qui deviennent des personnages récurrents à travers près de cent romans et nouvelles.

On y trouve des nouveaux venus provinciaux arrivant à Paris (le Père Goriot, 1835), des ambitieux cherchant à gravir rapidement les échelons sociaux, des journalistes prêts à troquer leurs principes contre de l’influence (Illusions perdues, 1837-1843), des dandys dont l’élégance masque l’insécurité (Splendeurs et misères des courtisanes, 1838-1847), des courtisanes manœuvrant le pouvoir par l’intimité (La Cousine Bette, 1846), des spéculateurs motivés par le risque (la Maison Nucingen, 1837), et de nombreuses « femmes de trente ans » cherchant à sortir de la monotonie provinciale (la Muse du département, 1843). Ces figures sont immédiatement lisibles, mais les personnages qui en émergent semblent étrangement vivants. Loin de produire des stéréotypes, l’œuvre de Balzac génère de l’individualité à travers la combinaison des caractéristiques, leur chevauchement et les circonstances dans lesquelles elles se déploient.

Des personnages comme autant de points de condensation

Balzac était explicite quant à sa méthode « typologique ». Dans la préface d’Une ténébreuse affaire (1841), il définit un « type » comme un personnage qui « résume en lui-même certains traits caractéristiques de tous ceux qui lui ressemblent plus ou moins ; il est le modèle du genre ». Une telle figure n’est pas un stéréotype, mais un point de condensation, rassemblant des traits communs sans effacer l’individualité.

Le philosophe hongrois Georg Lukács a ensuite repris et approfondi cette idée, en affirmant que les personnages de Balzac synthétisent le particulier et l’universel. Selon lui, ils incarnent des forces sociales générales telles que l’ambition, la spéculation, l’aspiration artistique et le calcul politique, tout en restant pleinement ancrés dans leur monde social.

Ce qui rend Donjons et Dragons particulièrement utile ici, c’est que la création des personnages ne se limite pas à leur race (gnome, nain, elfe…) et à leur classe. Les joueurs doivent également lancer un dé à 20 faces pour déterminer des attributs associés à ces personnages tels que la force, la dextérité, la constitution, l’intelligence, la sagesse et le charisme. Ces valeurs introduisent le hasard dans le système et garantissent qu’aucun personnage ne correspond jamais parfaitement à un modèle idéal. Deux personnages peuvent partager la même classe et le même passé, mais être radicalement différents parce que l’un manque de charisme, l’autre est de constitution fragile ou que le troisième possède une intelligence étonnamment élevée. Le hasard ne sape pas le système. Il l’active.

Une fiche de personnage de Donjons et Dragons
Une fiche de personnage de Donjons et Dragons. Dodotone/Shutterstock

Balzac comprenait parfaitement cette logique et l’a explicitement exprimée dans la préface de la Comédie humaine, où il expose la philosophie et la structure de l’ensemble du projet. Réfléchissant à la manière dont la fiction produit des personnages réalistes, il écrit :

« Le hasard est le plus grand romancier du monde : pour être fécond, il n’y a qu’à l’étudier. »

Pour Balzac, les types sociaux ne suffisent jamais à eux seuls. Ce qui donne vie à ses personnages, c’est la manière dont les positions fixes se heurtent à la contingence, aux accidents, aux erreurs de jugement et aux occasions manquées. Une carrière bascule à la suite d’une rencontre fortuite (Illusions perdues). Une réputation s’effondre à cause d’une rumeur (la Cousine Bette). Une lettre arrive trop tard (Eugénie Grandet, 1833). Une vie ordinaire est bouleversée par un pacte avec des forces surnaturelles (la Peau de chagrin, 1831). Ces éléments n’annulent pas la typologie, ils la mettent en évidence.

Le « système » balzacien : des personnages qui circulent dans l’œuvre

Dans la Comédie humaine, les personnages de Balzac n’existent pas comme des portraits isolés, mais font partie d’un vaste système soigneusement organisé. Les personnages reviennent d’un roman à l’autre, réapparaissent dans de nouveaux contextes et sont recadrés par des pressions sociales et historiques changeantes. Un journaliste rencontré au début de l’œuvre revient plus tard, compromis ou triomphant. Un arriviste provincial refait surface en tant qu’acteur social endurci. Un écrivain devient un échec commercial ou un succès institutionnel. Cette récurrence ne relève pas d’une répétition gratuite. C’est ainsi que se forge l’individualité.

Une peinture de Balzac en robe de chambre
Un portrait de Balzac, par Louis Boulanger (1836). Musée des Beaux-Arts de Tours

Le contraste entre les personnages de Lucien de Rubempré et Eugène de Rastignac rend cette logique particulièrement claire. Tous deux arrivent à Paris en tant que nouveaux venus provinciaux (dans Illusions perdues et le Père Goriot). Tous deux sont ambitieux, socialement alertes et parfaitement conscients que le succès dépend de la visibilité, du mécénat et des alliances stratégiques.

Sur le plan typologique, ils occupent une position similaire dans l’univers social de Balzac en tant qu’aspirants provinciaux à l’ascension sociale. Pourtant, leurs trajectoires divergent de manière spectaculaire. Rastignac apprend à lire le système avec précision et s’y adapte avec un succès croissant. Lucien confond reconnaissance et appartenance, talent et protection. Leur différence résulte de la manière dont des éléments similaires interagissent avec le hasard au fil du temps.

Ce schéma se répète tout au long de l’œuvre de Balzac. Dans chaque cas, le type reste lisible, mais la trajectoire personnelle n’est jamais fixée à l’avance. Il s’agit là d’une différence cruciale par rapport à d’autres œuvres cycliques à grande échelle du XIXᵉ siècle, notamment les Rougon-Macquart (1871-1893) d’Émile Zola, où les personnages sont finalement régis par l’hérédité et le déterminisme social et biologique. L’univers de Balzac est structuré, mais il n’est pas fermé. Ses personnages sont façonnés par le hasard et les choix, et ne sont pas prisonniers d’un destin dicté par leur lignée.

Réfléchir à Balzac à travers Donjons et Dragons permet de mettre en évidence une logique de création de personnages qui est souvent considérée comme acquise.

Les grands romanciers ne créent pas des personnages distincts et originaux en abandonnant la structure, mais en la travaillant. La perspicacité de Balzac a été de reconnaître que la vie sociale est déjà organisée selon des rôles, des hiérarchies plus ou moins visibles et des attentes liées au rôle de chacun, et que la fiction devient plus puissante lorsqu’elle montre comment les gens naviguent (et parfois se rebellent) contre ces contraintes.

La Comédie humaine commence avec un ensemble fini de types sociaux et génère des variations infinies grâce à la combinaison, au hasard et au choix. Loin de limiter ses personnages, la typologie balzacienne est précisément ce qui leur permet de demeurer si intensément vivants.

The Conversation

Harsh Trivedi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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